Série FRATRES de Tina Merandon
Texte de Mathilde Alsina et Julie Marty 2016

On trouve dans le travail de Tina Merandon un équilibre subtil entre matière et spiritualité, entre considérations terre-à-terre et valeurs éthérées. Ses photographies s’inscrivent dans le territoire sur lequel elles ont été créées, et qui a fortement inspiré leur esthétique : les paysages secs et rocailleux des alentours de Carcassonne. Cette matière minérale, la roche, la terre, la poussière, est omniprésente dans l’exposition « Fratres » ; elle évoque l’idée d’une terre nourricière et funeste, la matrice comme le tombeau. Elle occupe le cadre, massive, et vient isoler le corps humain, le retirer de son contexte. Elle lui transmet aussi toute sa froideur, en lui imprimant ses teintes bleutées et son grain épais, comme une seconde peau sur la surface de l’image qui ferait écho à la carnation des corps.

Ce corps, pourtant, se détache de cette masse minérale par son mouvement incessant, par la lutte et la danse, par la tension, l’effort et la sueur ; les évocations de la statuaire classique contrastent avec ce jeu ambigu, cet éternel déséquilibre entre violence et tendresse, inertie et puissance. La matière organique continue de vivre, de se mouvoir, de vibrer, malgré son esthétique repoussée aux limites du réel par cet aspect minéral et désincarné. Le lieu d’exposition, la Chapelle des Jésuites à Carcassonne, est resté présent à l’esprit de l’artiste durant la création, si bien que la texture crayeuse de la chaux semble s’être déposée sur la surface des clichés.

Les rapports entre les corps se sont apaisés, dans les photos de Tina Merandon, passant de rapports de force conflictuels dans ses précédents travaux à une vision plus nuancée du contact humain dans « Fratres ». Les membres s’imbriquent comme les mailles d’une chaîne, se pressent ou se soutiennent, souvent avec bienveillance et douceur. La résidence d’artiste effectuée par Tina au GRAPh n’est pas étrangère à cette tendance ; le travail collaboratif avec les publics de la structure ainsi que les valeurs d’éducation populaire ont eu une forte influence sur l’évolution artistique et personnelle de l’auteur, qui a été interpellée par ces notions primordiales de solidarité et d’entraide. Ces valeurs fraternelles sont rappelées dans le titre de l’exposition, « Fratres », qui fait également référence à la composition musicale d’Arvo Pärt, laquelle reste présente dans la production de ce travail, comme le fil rouge musical du processus créatif.

Tina Merandon voit aussi dans cette création la transposition en images d’une spiritualité, d’un sentiment tantôt d’élévation (comme c’est le cas dans ce cliché de la relation fusionnelle entre l’homme et la paroi rocheuse, tous deux verticaux, pointés vers le ciel), tantôt de chaos (comme on le perçoit dans l’image de cette femme et de cet homme, couchés au sol mais qu’on imagine précipités dans le vide, emportés dans le tourbillon d’une chute, de la déchéance du couple). On croit entrevoir un sacrifice humain, une descente de croix, l’exécution d’un martyr, dans ces photos où des femmes sont malmenées, ballottées, inertes et impuissantes. Ces images pointent du doigt des thèmes très actuels relativement à la montée des extrémismes religieux ainsi qu’à la condition féminine menacée à travers le monde.

Mais toutes ces images restent offertes à l’interprétation, dans tous leurs paradoxes et leur ambiguïté ; on ne sait pas quoi lire, de prime abord, dans ces images où l’animal vient se confronter à l’humain – une agression ? Un jeu ? La mort ? Le rêve ? C’est la toute la force de ce travail qui se déroule tout au long de l’exposition « Fratres », ces images paradoxales qui se prêtent à de multiples lectures, qui nous inspirent des réactions émotionnellement chargées puis nous invitent à prendre du recul. C’est un fascinant travail de maïeutique qu’il faut mettre en place pour comprendre ce que ces clichés nous inspirent, et vers quelles valeurs ils nous amènent ; mais dans le mouvement incessant des corps et dans cette esthétique glacée, in fine, on lit surtout la chaleur des rapports humains, ainsi que la synergie qui émerge de ce contact entre les modèles et la photographe.

Alsina et Marty – Fratres – 2016