Interview avec Eric Karsenty, Fisheye 2017

« Bestiaire moderne »

Violence et barbarie, radicalisation fasciste….je ressentais depuis plusieurs années une ambiance très proche de l’entre deux guerres en Europe autour de 1930. Une violence sourde ou déclarée, une situation explosive.

Mes chiens expriment ce sentiment.

Très inspirée par Gilles Deleuze et sa « Logique de la sensation », c’est pour moi  une manière de dépasser la narration et de se tourner vers la sensation, agir immédiatement sur le spectateur en le touchant par l’instinct, la force émotionnelle. Il y a bien une figure, celle du chien, mais proche de l’homme par bien des aspects, des similitudes et présente davantage par son « anima ».

Il ne faut pas s’en tenir seulement au côté spectaculaire.

S’il y a quelque chose de sensationnel dans ces figures de chiens, c’est justement parce que rien de violent n’arrive. Il est toujours question du corps en action. Cette force qui propulse le chien, c’est cela l’important : il bondit de terre. Il fait face au spectateur, qui loin d’être passif, est davantage « activé ».

 

Comment as-tu pensé la construction des images ? lumières, postproduction ?

Je travaille beaucoup avec le dresseur et nous montons une mise en scène, une sorte de performance. Le chien doit bondir et aboyer violemment face à l’objectif, pour cela le dresseur l’excite et se place dans l’angle face à la caméra, entre mes jambes ou juste au – dessus de ma tête.

J’utilise des flashs mais en direct sur l’animal. Un fond noir cache une partie du décor et décontextualise la situation pour donner place au rêve ou au cauchemar. Je montre un univers nocturne, mais la matérialité des sols et des poils reste présente, les textures sont chaque fois différentes…   

 

Comment s’articule cette série avec Anima ?

La série des chiens a été produite en plusieurs temps entre 2008 et 2012 et garde malgré tout une grande cohérence. Elle est assez radicale et garde une place à part.

Mais l’animal reste constamment présent dans mon travail.

Dans Anima (2014), la Meute à la chasse à courre (2013) qui suivent la série des chiens, il s’agit du lien homme – animal, la complicité, le coté fusionnel de leur relation. Avec le dresseur, le lien est ambigu, un jeu dominant dominé, très intéressant. Pour l’enfant, l’animal domestique devient objet transitionnel, il est compagnon de jeu, confident et comble la solitude et soulage les chagrins, mais il est aussi imprévisible et redoutable, mord, griffe, détruit, ambiguïté toujours présente. Pour l’enfant, l’animal est le prolongement de son corps, c’est une sorte d’incorporation indifférenciée qui permet l’invention d’un nouvel être hybride et féerique : l’homme-animal.

Les postures, souvent contorsionnées, improbables et qui évoquent plutôt la défense, ou l’hystérie ou le plaisir sont en fait des prolongements de l’animal, comme si les deux corps n’en faisaient plus qu’un, fragilisant ainsi la frontière entre l’humanité et animalité.

 

Qu’est-ce qui t’intéresse quand tu photographies les animaux ?

La notion d’animalité est là depuis « Le Cirque ». Il s’agit toujours d’échanges et comment se vivent les interactions entre homme – animal ou entre eux.

La question des échanges, de la confrontation, de la fusion étant au cœur de ma démarche. Je m’intéresse à l’animal en lui – même, son langage corporel et aussi sa morphologie proche des mammifères en général. Ce qui m’intéresse, c’est le mimétisme, l’osmose entre l’homme et l’animal et comment l’un imprègne l’autre et réciproquement. Cela questionne l’identité de l’homme dans une société très virtuelle, très « déconnectée » et en même temps avec des résurgences tribales et primaires.

Envisages-tu d’autres travaux avec les animaux ?

Oui bien sûr. D’autres aventures sont envisagées comme un travail avec les singes ou les rapaces. Je m’intéresse également de plus en plus aux textures (pelage, cuir, en lien avec la peau humaine.)….

Interview avec Eric Karsenty – 2017